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Critique : "La végétarienne" de Han Kang

Publié par Tatie Danièle sur 26 Novembre 2018, 07:48am

Catégories : #Critiques, #Han Kang, #Corée, #Bookaddict, #Livres, #korea, #végétarisme

 

 

Résumé

 

Depuis presque cinq ans, Yonghye mène une existence paisible et prévisible aux côtés de son mari. Mais une nuit, son univers bascule. Un rêve la pousse à vider son frigidaire de toute la viande qu'il contient. Elle ne peut plus et ne va plus manger de produits d'origine animale. Ni même porter de cuir. Ce qui aurait pu passer pour une simple lubie inquiète ses proches par sa radicalité. De fait, Yonghye va de plus en plus mal. Elle maigrit à vue d'œil. Elle ne dort plus car des rêves  sanglants viennent la tourmenter soir après soir.

Cependant, la détermination de la jeune femme ne fléchira jamais : elle deviendra végétale même s'il lui faut pour cela disparaître.

 

 

La végétarienne est un triptyque, trois narrateurs vont donc se succéder pour nous livrer le récit de la métamorphose de Yonghye.

 

C'est d'abord à travers les yeux de son mari que l'on découvre l'héroïne. Celui-ci la décrit comme une femme sans éclat. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il l'a choisie, étant lui-même, de son propre aveu, un homme banal, sans ambition. 

 

Vient ensuite le témoignage du beau-frère de Yonghie, un artiste vidéaste en mal d'inspiration. Il nourrit une obsession sensuelle et artistique envers la jeune femme depuis qu'il a appris qu'elle portait toujours sa tache mongolique, une tache de naissance qu'ont certains bébés asiatiques et qui est censée disparaître avec le temps.

 

Enfin, c'est sur le point de vue d'Inhye, la sœur ainée de Yonghye, que va s'achever ce conte tragique. Inhye renvoie l'image d'une femme stable, aimante et indépendante qui a réussi à faire prospérer son commerce et à se construire une vie équilibrée auprès de son fils et de son époux. Elle sera le dernier lien entre Yonghye et la vie.

 

                                                       

 

Un conte déroutant

 

La végétarienne m'a troublée. Je m'attendais à un roman lumineux car j'associe le végétarisme à des valeurs positives. Il m'évoque l'équilibre, la (bonne) santé, mais surtout, il véhicule une certaine éthique, une philosophie qui prône le respect de la vie animale.

 

Pourtant, les premières lignes de La végétarienne instaurent un climat sombre et pesant. L'écriture de Han Kang est très descriptive, presque photographique. Elle plonge le lecteur dans un monde onirique perturbant. Dans la première partie du récit, par exemple, le lecteur a le sentiment de voir défiler devant ses yeux une existence composée de nuances de gris. Puis soudain, des taches de rouge sacrificiel viennent transformer le tableau. La deuxième partie est nettement plus colorée avec le projet artistique du beau-frère (il peint des motifs floraux sur le corps nu de Yonghye avant de la filmer) et c'est le vert qui semble dominer, avec la tache mongolique de la jeune femme, ce "pétale verdâtre", comme point d'ancrage. Dans la partie finale, le blanc aseptisé des hôpitaux et du néant qui menace d'engloutir Yonghye s'oppose à la masse sombre de la forêt entourant l'établissement où est internée la jeune femme.

 

L'univers de Han Kang m'a évoqué celui de "Grave"* de Julia Ducourneau. Dans ce film, il est question d'une jeune végétarienne, Justine, qui entame sa première année dans une école vétérinaire. Lors d'un bizutage, on la force à manger de la viande crue. La conséquence de ce défi sera aussi inattendue qu'immorale : Justine va devenir cannibale.

Le sujet traité est, à première vue, à l'opposé de "La végétarienne" pourtant on peut y déceler de fortes similitudes. Je pense notamment à la scène où le père de Yonghye, qui ne comprend pas le nouveau régime alimentaire de sa fille, cherche à lui faire avaler de la viande de force. Il s'agit d'une véritable agression à laquelle Yonghye va répondre par un acte encore plus violent en s'ouvrant les veines. Une scène similaire va faire son apparition dans la troisième partie du roman quand les infirmiers vont essayer de nourrir Yonghye qui a cessé de s'alimenter, en lui enfonçant un tube dans le nez. C'est particulièrement douloureux à lire. On ne peut s'empêcher de faire un parallèle avec la maltraitance animale ou encore le gavage des prisonniers de Guantanamo en grève de la faim.

 

Autre point commun : le sentiment de malaise devant la mutation des deux personnages. Il s'en dégage une animalité et une sensualité dérangeante. Les deux femmes s'émancipent totalement des normes imposées par la société. Yonghye commence à s'exposer au soleil, nue, sans se soucier du regard des autres.  

 

J'ai ressenti un aspect mystique fort dans la tentative de mutation de l'héroïne de Han Kang. Ce désir répond plus à un besoin physique, viscéral, qu'à un raisonnement intellectuel. Yonghye semble subir ce qui lui arrive.

 

"C'est mon coeur qui souffre. Quelque chose est bloqué au niveau de mon épigastre. Je ne sais pas ce que c'est. C'est toujours là. (...) Des cris, des rugissements s'y sont accumulés, incrustés. C'est à cause de la viande. J'en ai trop mangé. Toutes ces vies sont coincées là. J'en suis sûre."

 

Ce besoin de métamorphose trouverait-il son origine dans la tache mongolique** ? C'est une hypothèse séduisante. Cette tache prendrait alors la valeur d'un sceau, d'un signe annonçant un destin particulier. C'est d'ailleurs à la mention de cette tache que le beau-frère de Yonghye a été saisi par une "vision" artistique, qui a viré à l'obsession. Ce terme apparait à de nombreuses reprises. Inhye aussi se met à avoir des "visions" de sa petite sœur.

Pour en revenir à Yonghye, c'est bien en songe que lui est apparue sa "mission de vie" : quitter le règne animal pour le règne végétal. Ces rêves, bien que terrifiants ne sont jamais qualifiés de cauchemars, comme s'ils détenaient une vérité qui ne pouvait être ignorée, aussi horrible soit-elle. Cette atmosphère rappelle un peu la pièce de Calderon, La vie est un songe. L'oeuvre explore l'idée que la réalité n'est qu'illusion. De fait, à la fin de l'ouvrage, Inhye s'interroge : "Tout ça… c'est peut-être un rêve".

 

 

Qui est l'autre ?

 

Plus Yonghye essaie de se connecter à sa part organique, plus elle se retranche en elle-même, se coupe du monde extérieur et intimide. On s'aperçoit au final que c'est son altérité qui tient l'autre à distance. Ou qui fascine, dans le cas de son beau-frère. Chose que le lecteur comprend aisément car il pose sur elle le regard d'un artiste habitué à questionner, explorer, expérimenter. La marginalité ne peut pas l'effrayer. Au contraire, elle l'attire.

 

"Il avait l'impression que cette femme qui acceptait tout cela avec tant de naturel était un être sacré, ni humain ni animal, une réalité autre, située entre la plante et la bête".

 

Il semble l'avoir percée à jour dès leur première rencontre car là où l'ex-mari de Yonghye voyait une femme banale, lui "avait senti en elle la force d'un arbre de la forêt que nul n'aurait jamais élagué".

 

Mais pour le reste de la famille, la jeune femme est une anomalie. Sa différence est abordée comme une maladie.

La solitude et la douleur de Yonghye émeuvent : "Tu es comme les autres", lancera-t-elle à sa grande sœur. "Personne ne me comprend. Ni les médecins, ni les infirmières. Ils sont tous pareils, ils n'essaient pas de me comprendre… Ils se contentent de me donner des médicaments, de me faire des piqûres".

 

Cette incompréhension met en évidence une difficulté à communiquer, au coeur de la cellule familiale d'abord mais aussi au sein de la société qui tolère mal ce qu'elle ne parvient pas à appréhender.

Tout le monde est touché, à différents degrés. Ainsi, la phrase "Je ne la/le connais pas" sera prononcée par le mari le Yonghye d'abord, puis par Inhye en parlant de son propre conjoint. D'ailleurs, Inhye n'a pas plus réussi à cerner sa sœur qui la mettait parfois mal à l'aise comme si c'était "une parfaite étrangère".

 

Parfois, la violence occupe l'espace laissé vacant par tout ce qui ne peut pas être exprimé. Frustré, le mari de Yonghye prend l'habitude de la violer. Son père veut qu'elle revienne à la raison et la frappe. Avant de lui infliger la violence du silence et de la distance.

 

L'autre nous révèle à nous-même. Le beau-frère, doit par exemple sa libération artistique à sa belle-sœur. Avant elle, son art était "sombre, dans l'ombre". Elle va y introduire "une palette de couleurs éclatantes".

 

En écho à la question "qui est l'autre ?" résonne, en boucle, "qui suis-je" ?

 

 

L'appel du végétal

 

Dans l'absolu, cette fascination pour le végétal n'est pas étrange. L'homme moderne se questionne constamment sur son identité et sur son rôle sur terre. Beaucoup nourrissent le désir d'une reconnection avec la nature, ce qui explique entre autres le succès de pratiques comme la sylvothérapie, qui consiste notamment à enlacer des arbres pour retrouver une certaine sérénité.

Non, ce qui choque dans La végétarienne, c'est que cette fasicination mène l'héroïne à la mort.

 

J'ai déjà évoqué plus haut l'écriture très visuelle de Han Kang. Son roman m'a fait penser au travail du jeune photographe français Gaspard Noël qui réalise des autoportraits nus dans la nature.

 

 

"Orion et un faune dans les jardins d'Artemis" 2016 - Pologne

 

 

Engeance pétrolifère - 2016 – Pologne

 

 

Lors d'une interview Gaspard Noël a expliqué sa démarche ainsi :

 

"Face à nos modes de vie presque totalement détachés de notre environnement, je veux rappeler que nous sommes nés pour et par lui et que l'espace sauvage est avant tout notre foyer, un lieu de liberté où se succèdent épreuves et moments de joies".

 

Les clichés du Finlandais Arno Rafael Minkkinen vont plus loin car ils nous mettent au défi de discerner la chair de l'écorce.

 

 

 

 

 

Le rapport au corps est un des thèmes forts de La végétarienne. Pour l'héroïne, il devient un objet de dégoût. Le corps de son mari "sent la viande" et elle ne veut plus qu'il la touche. Son désir renaîtra bien plus tard, quand elle se sentira pleinement végétale et qu'elle aura l'illusion de s'accoupler avec une autre plante, incarnée par son beau-frère.

Yonghye est donc prisonnière de son enveloppe charnelle, puisque c'est elle qui l'empêche de devenir…un arbre.

Pour sa grande sœur, c'est également son corps souffrant qui lui fera prendre conscience qu'elle n'a jamais vraiment vécu, et qu'elle est morte de l'intérieur depuis longtemps. Pourtant, elle donnait l'illusion que vivre était "une chose naturelle".

 

Pour moiLa végétarienne est un livre sur la souffrance de vivre. Les personnages de Han Kang inspirent la compassion car aucun d'entre eux ne semblent armés pour affronter cette épreuve.

 

De ce conte mystique, je retiendrai l'exclamation pleine de rage de Yonghye 

 

"C 'est interdit de mourir ?"

 

 

*Alors, je n'ai pas vraiment vu le film mais j'ai regardé la bande-annonce en boucle dans une espèce de transe horrifiée, raison pour laquelle j'ai un peu l'impression (à tort, très certainement) de maîtriser le sujet.

** Il y a un passage dans "La végétarienne" qui m'a rappelé le film "Mark of the devil" de Val Guest que j'avais vu enfant et qui m'avait traumatisée (j'ai trouvé les références du film grâce à un article sur Findingnemo) : C'est l'histoire d'un joueur invétéré qui, pour rembourser une dette, décide de dévaliser un tatoueur. Y a bagarre, il tue le tatoueur mais se prend un coup de couteau au passage. Sur sa poitrine apparaît alors une tâche noire qui, au fil des jours, va devenir un immense tatouage et s'étendre sur tout son corps. #sheh #karma

Voilà, donc ceux qui ont lu le bouquin, verront très certainement de quel passage je parle !

 

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